L’épicerie des mots (1)
1 –
le jour est déjà levé quand son réveil retentit. elle sursaute. elle ne dormait pas pourtant l’instant d’avant.
du moins il lui semblait.
que toute la nuit elle ne s’est pas endormie. qu’elle n’a pas pu. l’alcool de la veille partagé avec des amis venus parler venus lui tenir compagnie non venus pour parler pour elle pour eux. les larmes qui gonflent son coeur et débordent si souvent. le manque le manque le manque. terrible.
elle a hurlé durant des heures qu’elle ne voulait pas vivre sans lui. elle l’a hurlé dans sa tête. parce qu’hurler la nuit ça ne se fait pas elle ne peut pas parce qu’il y a les petits les voisins les autres. tous les autres.
elle dormait pourtant et la sonnerie criarde la fait sursauter.
à la radio elle entend Gramisch Bell. elle l’a vu une fois. à Bordères. Bordères… elle était avec Evis. enfin c’est à Brodères qu’il lui avait déclaré son amour. Qu’il avait posé ses mains sur sa peau à elle et que le glissement avait eu lieu. plongeon. profond.
ses amins. les mains d’Evis. rondes chaudes pleines. si tendres si caressantes. si rassurantes.
ça y est les larmes sont de nouveau là.
l’eau de la douche est froide. le cumulus doit avoir un problème pense-t-elle. elle s’en moque. eau froide eau chaude. rien n’a d’importance.
elle enfile un jean un pull noir et attrape les clés en appuyant sur la touche de la cafetière. il n’y a que ça qu’elle arrive à avaler le matin. un café bouillant. et pendant qu’elle entend le glouglou du café qui passe elle descend le long escalier étroit qui mène à la boutique. marche après marche. lentement. elle compte 1,2,3… 34. trente-quatre marches. rien n’a changé. rien n’a bougé pendant la nuit. pas l’escalier tout au moins.
elle entre dans la boutique. elle ouvre rapidement quelques cartons et dispose les derniers arrivages : “pelote de mots d’humeur” “mots d’amour en fils dorés” “mots satyriques en filoche” “poésie de mots à l’envers” “écheveau de mots en rire”.
elle place les mots sur les étagères. recule d’un pas pose un regard circulaire sur sa boutique : “l’épicerie des mots” sera ouverte dans un quart d’heure. elle a juste le temps de boire son café de se mettre deux gouttes d’”Opinumette” derrière les oreilles (c’est Evis qui lui avait offert ce gel de parfum) de mettre un trait de crayons sous les yeux pour qu’on ne voit pas qu’ils ont pleuré toute la nuit et de moucher son nez.
elle soulevera bientôt le rideau de fer et laissera entrer les premiers clients.
elle préparera un thé “nuit à Mogador” et disposera quelques cookies que sa fille a confectionnés dans une assiette.
début de la journée.
une autre journée.
sans lui. sans Evis.
elle murmure : soyez bienvenus à l’épicerie des mots…

