journal

où mon esprit s'évade, et joue
avec les mots.

carrousel

par Corinne Brun-Royer

Les filles sont pressées elles s’impatientent

Elles tapent des pieds

Elles sont pressées

Elles demandent : C’est pour quand ?

C’est pour quand ? Il vient quand ?

- Quoi ? Un tour de manège ?

- Non

Elles trépignent elles sont pressées

Elles tapent des pieds claquent des doigts :

C’est pour quand ? Il vient quand ?

Il vient quand ?

- Qui ? Le père Noël ?

- Non

Elles s’agitent :

Alors il vient quand ? Il vient quand ?

- Mais qui ?

 

 

- Le prince charmant !

 

- Ah… bon… ben t’as le temps alors…

 

 

écrit le 8 décembre 2008 dans : moments précieux

un jour, les tournesols (2)

par Corinne Brun-Royer

2

Allongée sur son lit, Mathilde pleurait. Les mains posées sur son ventre, elle suivait le mouvement de sa respiration. Deux larmes tombèrent lourdement sur son plancher. La nuit pour elle était venue.

Au réveil, elle s’était douchée et avait déposé de gouttes de parfum dans son cou. Pour se rassurer. Elle était cette odeur, cette odeur était elle. Donc elle vivait encore. Malgré tout.

Et le reste s’était enchaïné très vite.

Elle ne sait plus très bien où elle avait trouvé les aiguilles, si grosses si pointues si raides entre ses mains. Mais ça s’était enchaîné très vite.

La peur, les verres d’alccol, la douleur, le sang, la fin.

La fin.

Elle s’était pelotonnée dans son lit, tremblante. N’avait plus fait un mouvement durant des heures. Peut-être même des jours. L’enfer.

Un enfer sur terre.

Elle se disait : Ce n’est pas vrai. Je vais me réveiller. Tout cela n’est pas arrivé.

L’envie de vomir revenait. Elle savait alors que c’était vrai. Les aiguilles, la peur, la douleur, le sang.

Quand elle s’était levée le sang avait fait des plaques séchées sur le sol. Sur sa peau aussi.

Elle avait tout astiqué. Le sol. Sa peau. Frotté des heures et des heures, jusqu’à s’épuiser le corps dans un ultime relan d’énergie. Jusqu’à se briser l’âme.

Quand tout fut fini, elle avait enfilé une robe douce une robe de coton léger une robe aux couleurs fondantes et elle avait ouvert le réfrigérateur.

Elle avait mangé tous les restes : un vieux bout de fromage sec, deux cornichons rabougris dans un bocal presque vide, deux barres de chocolat à la noisette – elle enfourrnait les gros carrés les uns après les autres dans sa bouche et n’arrivait même pas à fermer les lèvres pour mastiquer – une petite courgette fripée et le fond d’un pot de confiture de mûres qu’elle nettoyait avec ses doigts qu’elle rentrait sucrés et collants dans sa bouche déjà bien pleine.

Elle voulait remplir ce vide.

Vite. Avec boulimie. Ne plus sentir ce vide qui la hanterait toutes ses nuits toute sa vie. Et les suivantes aussi.

Combien de nuits lui faudrait-il pour aller mieux ? juste un peu mieux ?

Combien de vies ?

Elle s’était levée, avait écouté les messages sur le répondeur et elle avait senti l’air rentrer à nouveau dans son esprit. Dans son corps.

Elle se traînait sa démarche était chancelante, boîteuse. Sa bouche était pâteuse. Elle but des litres d’eau, de sirop de grenadine, le restant de la bouteille de vodka. Et elle vomit.

Elle avait juste eu le temps de se tourner vers l’évier de la cuisine qui fut bientôt recouvert d’une couche infâme, difficile à qualifier.

Comme la tête lui tournait elle s’était allongée. Les mains posées sur son ventre. Et les larmes étaient venues. La nuit aussi. Sa nuit.

écrit le 21 octobre 2008 dans : hic et nunc

un jour, les tournesols (1)

par Corinne Brun-Royer

1

- Je ne peux concevoir un monde sans tournesols.

Sans caresses non plus. Ces derniers mots ne franchirent pas la frontière pulpeuse de ses lèvres. Restés enfermés. Secrets.

- Quand vous étiez dans ma chambre la nuit dernière, j’ai eu envie de vous caresser.

Elle sursauta. Se gourmanda : Calme-toi, tu as mal entendu. C’est encore une divagation de ton esprit. Keep cool

- J’adore caresser. Et votre corps me faisait envie.

- Moi aussi.

- Plait-il ?

- Moi aussi, j’adore caresser. Et mon corps est pareil à de la crème onctueuse. Sensuel, savoureux, fondant.

- Ne me donnez pas plus de regrets.

- Ansi donc…

- Oui.

- Je ne m’en suis pas aperçu.

Aperçu de rien, rien imaginé. Ils avaient passé des heures à discuter et à fumer, d’abord dans le froid puis dans l’ambiance ouateuse mais impersonelle de cette chambre d’hôtel ; au chaud quoi qu’il en soit. Aperçu de rien, rien imaginé. Sûrement à cause de cette boule brûlante qui lui lacerait encore le ventre.

- Vous ne l’auriez pas fait.

- Pourquoi ?

- Je ne vous aurai pas autorisé.

- Je vous ai laissé vous échapper mais si j’avais voulu…

- Je ne me sentais pas en danger. Je n’étais pas venue pour ça. Et vous l’avez certainement senti.

- Vous étiez venue pourquoi alors ?

Pour parler. Pour écouter les mots qu’il distillait au compte-gouttes comme une denrée rare. A cause de ses yeux de loup, de son air de loup. Ca l’avait intriguée. Un loup qui sourit, qui desserre la mâchoire. Qui ne mord pas

Mais elle n’avait pas eu peur. Pour elle, le danger était loin, loin derrière elle. Elle venait juste de le fuir.

- Qu’auriez-vous fait si je vous avais mis « en danger » comme vous dites ?

 

écrit le 16 octobre 2008 dans : hic et nunc

famine

par Corinne Brun-Royer

les filles disent : je veux un peu de ça un peu de ci

dans leur assiette

dans leur vie

dans leur lit

un peu de ça, un peu de ci

mais elle n’en ont pas vraiment envie

alors les filles s’ennuient elles sont déçues

elles ne veulent plus rien

grêve de la faim

elles oublient

le goût de ça le goût de ci

et puis un jour une odeur au loin

elles reconnaissent comme un besoin

un espoir

le goût de la vie

réapprendre à avoir envie

apprendre à attendre

savoir patienter

pour espérer… un jour… un bonheur subtile

le mets raffiné

la faim, la vraie, rassasiée

écrit le 28 septembre 2008 dans : moments précieux

Trop tard

par Corinne Brun-Royer

les filles croisent les doigts

font des prières

boivent du vin

se saoulent se saoulent se saoulent

les filles veulent y croire

ont tort

voudraient

savent qu’il ne faut pas

les filles sont perdues

amoureuses

heureuses

malheureuses

elles disent : c’est l’homme de ma vie

pourvu pourvu pourvu

mais elles ont tort

elles ne peuvent pas

y croire

 

 

 

écrit le 22 septembre 2008 dans : bonheurs furtifs

drogue

par Corinne Brun-Royer

qui d’entre nous accepte sans souffrir le sevrage de l’oubli ?

qui accepte baissant la tête le manque perfide le manque du poison qui s’est insinué en chacune de nos veinules ?

qui n’a jamais rampé bavant de cette quête chaque instant revenue d’un autre qui lui ne revient plus ?

qui n’a jamais hurlé en silence pire qu’un loup à la pleine lune envahissante ?

qui d’entre nous continue debout droite souriante quand le corps tremble ?

qui accepte sans se griffer l’âme s’épuiser la peau s’essouffler l’envie ?

qui ?

qui ?

 

écrit le 11 septembre 2008 dans : hic et nunc

laine

par Corinne Brun-Royer

 

Les filles ont des mots plein la tête

Qu’elles cousent qu’elles tricotent

Qu’elles entortillent autour de leur gorge autour de leur taille

Elles en ont plein les yeux plein les mains

Des mots qu’elles disent

Ou pas

Qu’elles écrivent

Des mots qui tourbillonnent avec le moteur de la voiture

Qui se noient dans des verres d’alcool

Qui restent logés bien au chaud

Autour de leur gorge autour de leur taille

Les filles ont des mots plein la bouche

Qui sortent

Ou non

Elles aiment les mots

Les petits les longs les gros les frais les mots qui s’enroulent sur la langue

Les filles parlent

Ou pas

Elles pensent

 

 

écrit le 10 septembre 2008 dans : bonheurs furtifs

accomplies

par Corinne Brun-Royer

Les filles posent un pied

L’autre après

Elles tournent la tête à gauche

Puis à droite

Très légèrement à droite

Aucun danger

Elles peuvent traverser 

Stop… attendre encore un peu

Etre certaines

Donner la main

Et traverser

Pas de clignotant

Aucun danger

L’horizon est doux

Alors les filles traversent

Enfin l’autre rive.

 

écrit le 7 septembre 2008 dans : hic et nunc

sésame

par Corinne Brun-Royer

 Les filles repoussent du pied

Attirent des yeux

Tiennent par leurs mains

Les filles ferment leurs cœurs

Ouvrent leur corps

Stoppent les battements

Bouclent les cycles

Les filles regardent loin

S’ennuient de près

Rêvent dans la nuit

Soupirent

Aspirent

Les filles ne sont jamais contentes

Insatisfaites

In-sa-tis-fai-tes

Les filles sont ainsi faites

Elles ont des principes

Et des émotions

Des fenêtres ouvertes

Volets clos

Porte barricadée

Elle est où la clé ?

écrit le dans : hic et nunc

ricochets

par Corinne Brun-Royer

les filles sont de nymphes de ruisseau qu’on a envie d’attirer sur la rive où s’étale la mousse
mais à cause
des auréoles que forment les gouttes en effleurant la surface de l’eau
les filles voudraient tremper un orteil, nues, le retirer vite en disant : Ouh c’est frais !

et puis recommencer
finalement elles voudraient se laisser glisser tout au fond
au fond de l’eau fraîche
se laisser aller au gré de leurs errances

ne pas remonter

les filles sont des nymphes de ruisseau qu’on laisse couler tout au fond où volettent les algues

 

écrit le 4 septembre 2008 dans : moments précieux